Je vais parler d'une chose que j'ai pas encore vue. Enfin, je vais faire une sorte de chapitre. Le nom de ce chapitre, c'est zéro (tiens, on retombe un peu sur zéropolis).

Il y a maintenant deux semaines, je tombe de manière instinctive sur un catalogue d'exposition de Peter Friedl. Bon, instinctive, mais il y avait une carte sur la couverture. Je regarde d'abord les pièces sans rien lire, si ce n'est le titre et la date (le catalogue a eu la très bonne idée de mettre les dimensions et les caractéristiques techniques des œuvres à la fin du livre, donc pas immédiatement accessible). Diverses pièces me parlent, mais une tout particulièrement. Elle n'a pas de titre (ou se nomme Sans titre), et a été réalisée en 1998 au Luxembourg. Il s'agit simplement de deux chiffres au mur – à ce moment là, on ne sait pas par quel procédé sont écrit ces chiffres. Il y a un huit, et un neuf. Mais, quelque chose cloche avec ces chiffres. Ils sont dans une typographie identifiable rapidement, simple, classique, surement pas en times new roman mais pas loin. Ils semblent gros, même si sur l'image on ne peut pas apprécier l'échelle, presque à taille humaine, et flottent au dessus du sol. On comprend rapidement ce qui cloche ; le huit est à l'envers. La petite bulle, qui habituellement est sur le dessus, est en dessous. Et, de ce fait, on ne regarde pas le neuf de la même manière. Le neuf n'est pas un neuf, mais un six à l'envers. A ce moment là, je n'y tiens plus, je suis obligée, je vais à la fin de l'ouvrage regarder comment cela a été fait. Mon instinct et ma lecture de l'oeuvre tendaient à dire c'est des autocollants muraux, objets muséaux incontournables, mais encore une fois, quelque chose clochait. Déjà, c'était très grand pour des autocollants. Puis, c'était d'une couleur très particulière. Une couleur inventée. C'était sombre, mais pas noir ; et avec un coté bleuté, mais pas bleu. Une couleur travaillée, donc, mélangée, choisie. Vous vous doutez bien que, ces chiffres, c'est de la peinture. L'oeuvre, pour résumer donc, est la peinture d'un huit et d'un neuf, à l'envers.

Superbe, ça joue très bien, ça crée une expérience, rien qu'en photo sans l'échelle. Mais ça ce n'est que ce qu'il y a dans l'oeuvre ; et elle renvoie à bien plus. Si on la remet à l'endroit, ça devient soixante-huit. Et, n'oublions pas, que elle a été faite en 1998. Quatre-vingt-dix-huit. Toujours les mêmes chiffres. C'est comme pour la typo, ou la couleur, les chiffres renvoient à plusieurs choses connues sans les nommer. Finalement, c'est le non-sens (pour rester dans le thème, on pourrait même dire l'envers) qui fait sens.

J'ai appris un mot, la semaine dernière ; la synchronicité. Ca veut dire quand on travaille sur un thème et que finalement tout ce sur quoi on tombe (livre, podcast, même discussion, exposition, etc) renvoie à ce sur quoi on travaille. Ca me l'a fait avec les chiffres.

Je regarde alors un livre sur Haim Steinbach (petites recherches sur les assemblages d'objet etc.). Et là, pareil, une œuvre qui fonctionne sur ce mode. Cette fois-ci, c'est plus grand, et c'est noir. C'est vraiment à taille humaine, c'est moins haut, ça prend le corps. La typographie est clairement identifiable ; c'est du time new roman. Ce qui est écrit est plus drolatique, c'est entre le slogan publicitaire et la question du sens/non-sens ; zéro pour cent. Zéro, c'est rien, c'est maigre, c'est invisible, c'est féminin, c'est un argument. Là où dans le commerce c'est quelque chose de scandé, crié, écrit et ré-écrit, dans l'art, cela serait plutôt l'oeuvre qui n'existe pas, l'inoccupation de l'espace, la chose petite, presque cachée. Et, je me doute que Steinbach ne soit pas au fait de cela, mais c'est aussi l'inverse de la commande publique du 1%... Le non sens amène donc un objet réflexif sur lui même ; il est grand, il s'affirme, et il montre son propre système de diffusion, son hypocrisie et son réseau. Si on vend de l'art comme des yaourts, quel serait la place d'un objet à zéro pour cent ?

Là où Friedl produit une œuvre contextuelle (ce n'est pas du tout un reproche), Steimbach en produit une qui fonctionnera quelque soit la date ou le lieu. Il produit une œuvre commerciale.

Plus récemment et cette fois sur internet, j'ai trouvé un autre zéro. Un zéro qui s'est décollé du mur, même si il s'y adosse. Olivier Millagou, en ce moment, expose à la Friche de la Belle de Mai. Une de ses pièces est une lettre d'enseigne, rouge, qu'il appelle sobrement O – ça on va en parler plus tard vous inquiétez pas – dans laquelle il place un fil de néon fin, qui est bouclé.

Je suppose – et ça n'engage que moi – que Millagou connait la pièce de Steimbach.

Steimbach fait une œuvre-slogan, en jouant sur le sens de ce qu'on lit et la présence de ce qu'on voit, et Millagou fait une œuvre-enseigne, en jouant lui sur la perception de de ce qui est lu – l'interstice entre le O et le zéro, la forme ronde et la boucle, la boucle et l'objet réflexif sur lui même. En faisant sortir l'écriture du mur, il joue encore plus sur sa perception à la fois de forme et de signe, l'objet enseigne jouant sur des codes de visions (c'est normalement pas au sol, et pas isolé, c'est pas regardé de près).

Il y a quelque chose de logique avec le chiffre, d'universel : c'est les mêmes toutes les langues, et ils s'écrivent sensiblement de la même manière dactylographié ou manuscrit. Isolé, c'est un signe qui ne défini que lui même, donc une forme autonome. Une forme qui est un signe d'absence – de son absence.

 

 

 

 

 

Un 1 de zéro

Montpellier, 2019